
L’origine de ce film est singulière : Emmanuel Marre est tombé sur la correspondance de ses arrière-grands-parents : quelques 300 lettres échangées pendant la guerre entre Henri Marre et sa femme. En 1940, Henri Marre, qui n’a jusqu’alors rien fait de sa vie que de dépenser la dot de sa femme, pense détenir les solutions miracles pour reformer l’économie et la société française : il les expose dans un petit livre édité à compte d’auteur (ce qui achève de mettre en péril la trésorerie du ménage ) qui n’a aucun succès. L’avènement de l’État français lui semble être une occasion de mettre en pratique ses théories : il se précipite à Vichy, clame haut et fort son attachement au Maréchal et parvient non sans mal à s’insérer dans l’administration du nouveau régime où il va faire carrière sans faire preuve de la moindre originalité mais en appliquant sans état d’âme les consignes, toujours plus brutales , du nouveau pouvoir jusqu’à se retrouver, à la fin de la guerre, dans la fraction la plus ultra de la collaboration.
Les lettres authentiques des époux Marre forment la base du film : elles commentent , en voix off, les séquences du récit qui ne sont que leur mise en image. Ce procédé fait à la fois l’intérêt et la limite du film : il lui donne une forte authenticité, un point de vue terre à terre sur ce qui se passe, sans commentaire supplémentaire à posteriori. Mais en même temps, il limite singulièrement les informations dont nous disposons. Si sa femme est souvent naturelle, spontanée, Henry Marre, lui, se livre peu, il est avare d’explications sur son travail et laisse rarement deviner ses sentiments et ses espoirs. Du coup, il est difficile de comprendre son évolution, sans connaître ses justifications ni d’éventuels scrupules. On est d’autant plus saisi d’horreur devant les transformations du personnage : en moins de quatre ans, cet individu falot , qui se disait patriote et moderniste, pas particulièrement admirateur de l’Allemagne, se métamorphose en un rouage servile et efficace, de l’effroyable machine nazie !
Swann Arlaud incarne brillamment le personnage d’Henry Marre : terne, opaque, renfermé, ne laissant rien transparaître de ses sentiments et de ses projets. « L’idée n’était pas de coller à l’image d’un personne ayant existé », nous a-t-il dit. De fait, son personnage semble être de tous les temps et de toutes les époques. d’autant plus que le réalisateur ne s’attache pas à reconstituer scrupuleusement le contexte de l’Occupation : au contraire, il s’autorise quelques anachronismes volontaires ( dans le vocabulaire et , surtout, dans la musique ) comme pour donner un sens intemporel à ce qu’il nous dit . N’a-t-il pas conclut sa présentation du film au festival de Cannes d’un vigoureux « PLUS JAMAIS ÇA » ! on ne peut qu’approuver !
Un film passionnant, à ne pas manquer
Jean-François Martinon
