
Le cinéma français a toujours eu des difficultés à évoquer de façon sereine la période de l’Occupation. Les films de l’immédiat après-guerre célèbrent une France unanimement résistante ( « La Bataille du Rail »), puis , une dizaine d’années plus tard, le cinéma évoque des Français apeurés, attentistes pour le moins, collabos pour le pire, préoccupés de survivre au prix de toutes les lâchetés (« La Traversée de Paris »). Les films qui viennent ensuite ONT sur la période un avis un peu plus nuancés, mais rares sont ceux qui , comme « Lacombe Lucien » , se penchent sur les raisons qui poussent les protagonistes à choisir leur camp. Le film de Giannoli, qui retrace le trajet de Jean Luchaire et de sa fille Corinne, du pacifisme internationaliste à la plus abjecte collaboration, est donc tout à fait original.
Dans les années 20, Luchaire est un journaliste, qui, disciple d’Aristide Briand, croit à la SDN et milite pour l’amitié franco-allemande, seul moyen, selon lui, d’éviter le retour de la guerre entre les deux pays. Dans ce combat, il rencontre un Allemand, Otto Abetz, tout aussi convaincu que lui des vertus de l’internationalisme. Par ailleurs, Luchaire, qui mène grand train dans la vie parisienne, est sans cesse à court d’argent et n’est pas très regardant sur les moyens de s’en procurer, n’hésitant pas à mettre sa plume au service du plus offrant. Après 1933, Luchaire poursuit sa défense de l’amitié franco-allemande sans voir, ou sans vouloir voir, que l’Allemagne a bien changé, devenant un État totalitaire et belliciste, raciste. Abetz aussi a bien changé : le pacifiste des années 20 a adhéré en 1931 au parti nazi, et est entré en 1935 à la SS sans que Luchaire prenne ses distances avec lui ! La défaite de 40 n’altère pas la germanophilie du journaliste ; bien en cours à Vichy, il orchestre en zone occupée la collaboration de la presse parisienne avec l’occupant, d’autant plus que son ami Abetz a été nommé ambassadeur du Reich à Paris. Dès lors, Luchaire s’enfonce de plus en plus dans la collaboration jusqu’à participer au gouvernement français fantoche constitué par les Allemands autour de Pétain à Sigmaringen en 1944/45. Arrêté par les alliés, il est condamné à mort par collaboration avec l’ennemi et exécuté en 1946.
Sa fille Corinne fit une courte et brillante carrière de vedette de cinéma entre 1938 et 1940. Atteinte de la tuberculose, elle ne tourna pas durant l’occupation mais s’affiche, aux côtés de son père, dans les milieux collaborationnistes, ce qui lui valu une condamnation à dix ans d’indignité nationale en 1946.
Lors de notre rencontre, Giannoli a dit, à propos de ces personnages : « pas question de réhabilitation mais le souhait de les comprendre ». Le film suit de près Luchaire et sa fille , magnifiquement interprétés par Jean Dujardin et Nastya Golubeva. On assiste à la lente évolution qui les mène toujours plus loin dans la compromission, dans l’abandon de leurs valeurs et de leur dignité, dans la trahison de leur idéal et de leur pays. Car c’est bien d’une trahison qu’il s’agit, le procureur de la Haute Cour de Justice le démontre avec éclat dans un réquisitoire implacable à la fin du film.
Jean Dujardin incarne Luchaire avec beaucoup de force et de nuances : séducteur et bienveillant, aimant sincèrement sa fille, mais en même temps cupide, vaniteux, faible et calculateur. Le personnage est complexe et ambigu et Dujardin le fait exister dans ses contradictions, sans complaisance . Giannoli affirme « qu’il n’aurait pas fait le film sans Jean » et Dujardin dit avoir tout de suite eu envie d’interpréter ce rôle dans lequel « il y avait quelque chose qui me faisait peur mais en même temps qui me tentait ». De fait, son interprétation est magistrale. Le reste du casting est tout aussi remarquable : Nastya Golubeva campe une Corine Luchaire fragile et désorientée, entraînée dans le tourbillon chaotique des mondanités cauchemardesques de la collaboration, entre escrocs du marché noir et officiers nazis. August Diehl est un Otto Abetz très crédible, André Marcon incarne avec dignité le père de Luchaire qui, lui, choisit la résistance.
Le film est long ( trois heures et quart), un peu trop peut-être ( on aurait sans doute pu raccourcir un peu la description des bals des collabos), mais on ne perd jamais le fil et l’attention est soutenue de bout en bout. La reconstitution de l’époque est impeccable.
« Les Rayons et les Ombres » est un film passionnant qui pose des questions qui , hélas, sont toujours d’actualité : la vénalité de la presse, et, plus encore, la menace antisémite ne concernent pas seulement la période de la 2ème guerre mondiale ! Il ne faut pas laisser passer ce film !
Jean-François Martinon
