Héros du quotidien

Pour sa dernière création au TNP, Jean Bellorini crée Une petite affaire, d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada.

C’est un beau cadeau que Jean Bellorini fait à ceux qui ont suivi son travail depuis son arrivée à la tête du TNP. Découvrir le grand texte de Hans Fallada est en soi une chance : sans retracer la biographie de l’auteur, disons que cet auteur allemand du XX° siècle s’intéressa de près à la vie et à la résistance des petites gens sous le nazisme.
Et c’est bien de cela que traite le roman que met en scène Jean Bellorini. Reprenant les acteurs qui avaient fait merveille dans Les Misérables, Camille de la Guillonière et Clara Meyer, il relate le procès des époux Quangel après leur arrestation pour activité illégale.

La manière de raconter de Bellorini est très efficace. Le début de la pièce nous présente le couple assis à des bureaux d’écolier. Ils viennent de recevoir une lettre. Occasion de nous en dire plus sur eux : Otto, soupçonnant qu’il s’agit d’une lettre de leur fils parti au front, lui donne la lettre, pour qu’elle en ait la primeur. Nous en découvrons le contenu sur le visage d’Anna qui ne peut exprimer à voix haute ce qu’elle vient de lire. Son visage se décompose.

Moment d’une grande intensité tragique, notamment grâce aux deux comédiens.

Pour quelle raison Otto imagine-t-il une suite à ce deuil terrible ? Il ne le dit pas mais le projet de déposer dans les immeubles de Berlin des cartes postales dénonçant le régime hitlérien s’impose. Hitler a tué leur fils. Tous deux imaginent, en toute connaissance de cause des risques qu’ils prennent, le mode opératoire, et cela suffit à atténuer leur chagrin. La tristesse devient le bras armé de leur résistance.

Puis les voilà face au Président de la Cour incarné par Jacques Hadjaje, impressionnant par sa carrure et sa violence, qui éructe l’explication des faits, placé au milieu des spectateurs, en position dominante donc. Avec une hargne, une vindicte, un mépris qui s’opposent à la tranquillité apparente de Otto et Anna, habitués à subir, comme toutes les petites gens.

Mais aussi tout-à-fait déterminés à aller au bout des choses. On sent progressivement monter en eux une insolence insoupçonnée. Et cela ajoute de l’humour à ce spectacle, bien noir en vérité. Cet humour est bienvenu d’autant qu’il sert, non à faire rire, mais à faire grandir à nos yeux Anna et Otto. De victimes, ils deviennent des héros. Pas grandioses, mais héros quand même. De petites gens indistincts, ils deviennent attachants et remarquables par leur courage.

Quand il adapte, Bellorini garde la 3° personne pour faire parler ses personnages. Cela crée comme une distance entre le comédien et son rôle, ainsi qu’avec le spectateur. Loin d’éloigner les uns des autres, il y a comme une pudeur qui touche profondément. Et confère une impression de reportage, et donc de véracité.

Si l’on peut regretter l’importance des décors dans la dernière partie et la longue prestation des quatre violoncelles, excellents il est vrai, mais dont la présence ne se justifie pas, cette petite affaire est assurément un grand spectacle. Qui aurait pu en douter ?

Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada © Éditions Gallimard
Traduction Laurence Courtois
Mise en scène Jean Bellorini
Avec Jacques Hadjaje, Camille de la Guillonière, Clara Meyer
Et les trombonistes Tanguy Boisseranc, Joël Castaingts, Lili Soletti en alternance avec Martin Gillet, Nicolas Trepp

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