Emma Dante à la poursuite des maris violents

Avec L’Angelo del focolare, Emma Dante nous plonge dans l’enfer des violences conjugales. Spectacle qui va droit au but, démontant devant nous la mécanique bien connue de la route des féminicides, mais avec un art de la farce dont on reste sidéré.

Les lumières s’éteignent, le noir s’étend dans la salle et sur la scène. Quand peu à peu elles reviennent, c’est pour éclairer au centre du plateau le corps inanimé d’une femme et côté jardin, une vieille femme occupée à fouiller dans un panier. Elle en sort un bonbon avec un cri de triomphe. Enfin elle jette à la créature allongée sur le sol : « Tu n’aurais pas dû le contrarier ».

Le ton est donné : on est à l’intérieur d’une famille qui vit sous le même toit : un couple, la belle-mère et le fils qui nous est partiellement caché, pelotonné qu’il est sous les draps de la banquette-lit installé dans la cuisine qui sert de salon et de buanderie. Quand passe l’homme, il ne prête guère attention à la forme qu’il enjambe. À peine en est-il agacé. Le contrarié, c’est lui ; la victime, c’est elle.

Mais assez rapidement la vie s’installe pour de vrai sur le plateau. Emma Dante éclaire ce qui a conduit au meurtre.

C’est d’abord, sans doute, la promiscuité dans laquelle vit cette famille. La misère qui supprime toute intimité : sur le plateau apparaissent la corbeille de linge qui déborde, une table et la cuvette en émail blanc dans laquelle les hommes de la famille viennent lancer de grands jets.

C’est aussi le caractère de chaque personnage comme autant de types. L’homme viril et sportif, rapidement odieux, qui parade, essayant d’éblouir son fils, trop palot à son goût, qui ne réussit pas ses pompes. Il ne se souvient de l’existence de sa mère que pour aller fouiller dans le panier maternel et en tirer quelques billets. Elle, « l’ange du foyer », l’a connu à 16 ans, s’est retrouvée enceinte sans avoir rien décidé, l’a épousé et une vie d’impuissance a commencé.

Pas de quoi faire du théâtre ? Et bien si ! D’abord parce qu’Emma Dante excelle dans la farce noire : toute cette petite société est dépeinte au vitriol, avec férocité et infiniment d’humour. Les acteurs sont d’une densité, d’une finesse et d’une vérité absolues. Quant aux monstres ridicules, ils ne font pas peur, n’est-ce pas ? La scène du meurtre nous fait pourtant quitter toute envie de rire. Cela commence par une claque puis deux puis trois, puis la précision clinique du meurtre, inéluctable. La scène est à la limite du supportable. Emma Dante fait le choix de couper tout son (plus de parole ni même de cri, on sombre dans la brutalité), rien que l’Adagio d’Albinoni , avec ses répétitions, qui envahit l’espace au point de ne laisser d’autre sens que la vue pour appréhender ce qui se passe et c’est une idée de génie. De même que le final où la femme se relève et tous se mettent à danser sur la musique de Alla Fiera Dell’est d’Angelo Branduardi, n’est pas à prendre pour un happy end, mais pour un retour au théâtre avec des comédiens bien vivants : cinq minutes de pur bonheur… Vive le théâtre !

L’Angelo del Focolare de Emma Dante au Théâtre des Célestins

jusqu’au 10 oct

Texte, mise en scène, scénographie et costumes : Emma Dante

Langue : en italien et dialecte des Pouilles surtitré en français

Avec David Leone, Giuditta Perriera, Ivano Picciallo, Leonarda Saffi

Tournée :

  • les 13 et 14 octobre 2026 à La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale
  • les 19 et 20 novembre 2026 à la MC2 : Maison de la Culture de Grenoble – Scènenationale

Avertissement : des scènes de violence et langage explicite

L’angelo del Focolare@Masiar Pasquali Piccolo Teatro Milano
Scroll to Top