
Le destin de Marie Stuart fait d’elle un personnage de roman ou… de théâtre. Catholique dans un pays protestant, rivale de la reine Elisabeth 1°, elle mourut décapitée pour avoir fomenté un complot contre cette dernière. « Marie Stuart », brillamment mise en scène par Chloé Dabert au TNP est tirée de la pièce de Schiller qui fait la part belle au conflit qui oppose les deux femmes et au suspens qui règne d’un bout à l’autre quant à l’issue fatidique.
Reine d’Ecosse à l’âge de six jours, reine de France quelques mois par mariage, l’héritière légitime du trône d’Angleterre selon les catholiques représente une menace pour Elisabeth I°, reine d’Angleterre en titre et gouverneur suprême de l’Église Anglicane, véritable animal politique. Accusée d’avoir eu de nombreux amants (dont elle fit assassiner quelques-uns), la jeune Marie ne peut que susciter la jalousie d’Elisabeth, la Reine Vierge (même si cette réputation fut quelque peu mensongère). Les costumes et perruques de l’une et de l’autre soulignent les différences entre les deux femmes : quand Marie apparaît chevelure déployée, la coiffure d’Élisabeth est une construction savamment maîtrisée, ne faisant qu’un avec sa couronne… A la première la séduction et les manigances, à la seconde la rigueur inflexible… sur un même territoire. Tout est prêt pour l’affrontement qui durera des années dont Marie Stuart passera la plupart en prison.

Si l’histoire est complexe et romantique à souhait, le décor très contemporain, presque abstrait, voulu par Pierre Nouvel est, lui, fait de lignes droites, de parois de verre qui montent dans les cintres et redescendent pour dessiner la prison de Marie, la salle du trône ou un corridor dans lequel se croisent, se cachent et chuchotent des courtisans, des serviteurs, des chevaliers, des barons…. Cette transparence dénuée de tout artifice laisse toute sa place à l’action, ce qui est heureux compte tenu de la durée totale du spectacle, 3 heures 45 quand même ! Si le début du spectacle – disons une bonne première heure d’une lenteur compassée – est consacré à l’exposition traditionnelle dans une pièce historique et complexe avec des personnages qui expliquent des détails que le spectateur superficiel s’empresse d’oublier, le rythme s’accélère dès l’arrivée de Marie dans son cabinet. Il ne va cesser d’aller de plus en plus vite, au gré des événements, découvertes, trahisons, comme un compte à rebours. Sans jamais nous embrouiller, tant la pièce est savamment découpée et la diction des comédiens impeccable.
Les costumes – d’époque – sont de toute beauté, de même que les étoffes dont ils sont cousus, Marie La Rocca la costumière, ainsi que Cécile Kretschmar aux coiffures et maquillages ont dû se faire plaisir. Ils en procurent aussi à foison à nos yeux éblouis.
Il faut enfin saluer l’équipe d’acteurs rassemblée autour de Chloé Dabert. A commencer par Bénédicte Cerutti lumineuse dans le rôle-titre, même et surtout quand la mort s’approche et avec elle un destin qu’elle revendique, présence vivante qui s’affranchit des conventions, insolente et bretteuse redoutable. Ou encore Océane Mozas qui n’a pas un rôle facile avec Elisabeth I°, condamnée – par sa fonction, par son rôle, par elle-même – au plus grand des contrôles et qui laisse percevoir subtilement ses blessures, ses fissures, ses doutes cachés derrière son assurance… Ou aussi la douloureuse Brigitte Dedry, nourrice et confidente à qui reviendra d’accompagner sa maîtresse, son enfant presque, jusqu’à l’échafaud pour récupérer son cœur, tâche insupportable et chagrin immense qu’elle accepte comme un honneur… L’ensemble des acteurs, tous des fidèles de Chloé Dabert, sont à l’avenant, magnifiques.
Les presque quatre heures ne semblent pas avoir découragé les spectateurs : pas un bruit ne trouble le spectacle et la salle se retrouve dans sa presque entièreté après l’entracte. Il faut dire que c’est beau, prenant, du grand art. On sent bien qu’elle nous emmène haut, Chloé Dabert. Merci madame.
