« Impossible », de Erri de Luca, brillamment interprété

Il ne faut pas passer à côté de ce petit bijou de théâtre donné en plein coeur de Lyon, tout à côté de la Place Bellecour, dans le minuscule Théâtre des Marronniers, un lieu chargé d’histoire du théâtre. Erri de Luca y était le 21 mars pour assister à la première de « Impossible », un roman qui se suit comme un polar avec une qualité d’écriture que l’on connaît: sans fioriture, mais précis, ciselé, touchant d’humanité.

Erri de Luca est un romancier italien qui a beaucoup écrit à partir d’éléments de sa vie très riche en engagements. Dans Impossible, il raconte le face à face d’un juge et d’un homme accusé du meurtre d’un ancien camarade de combats politiques. A-t-il tué, ou pas, cet homme avec lequel il partageait beaucoup, et surtout l’amitié, les idéaux, les convictions et qui a autrefois livré son groupe à la police en échange de la liberté ? Jusqu’à la fin nous ne le saurons pas. Le juge, pourtant, en est convaincu, au moins au début.

Il faut dire que les faits qui ont conduit à cette mort sont troublants. L’accusé, sobrement (jusqu’à l’ascèse) interprété par Fabrice Eberhard, est un vieil homme, un montagnard, un taiseux. Il dit être parti comme souvent dans la montagne et avoir choisi un endroit très escarpé d’abord par amour de la solitude et du côté inaccessible, sauvage, de ce promontoire des Dolomites. Puis avoir aperçu devant lui, au loin, un autre homme marchant comme lui… Continuant son ascension, concentré car l’endroit est dangereux, il ne le voit soudain plus jusqu’à ce qu’il discerne en contre-bas un corps. Il appelle les secours. C’est alors qu’il apprend qui est cet alpiniste malchanceux. Son ancien camarade. Le juge, évidemment, ne le croit pas. Pour lui il est impossible que les deux hommes se soient trouvés par hasard au même endroit.

Voilà toute l’histoire. Et pourtant, on est happé dès le début et pendant la grosse heure que dure le spectacle. Car l’accusé semble ne pas craindre le jugement, ni la prison, malgré son horreur d’être enfermé. Et puis, il ressemble beaucoup à Erri de Luca : même âge, mêmes engagements, même rigueur, même impassibilité. Et pourtant il aime la vie, à commencer par l’écriture, car il écrit tout le temps sur des petits bouts de papier (la matière du livre?), mais aussi une femme avec laquelle il correspond : ammoremio… Cet homme est d’abord un sage. Sa vie est derrière lui, ses exigences sont éthiques et, sans doute, aussi, prend-il quelque plaisir à ce jeu du chat et de la souris. Jamais il ne s’abaisserait à mentir ou à supplier. D’ailleurs il ne se défend pas. Tout juste s’ingénie-t-il à répondre aux arguments du juge: « C’est vous qui pensez ainsi, à vous de le prouver ». Et Fabrice Eberhard est un immense acteur. Le jeune juge est peu à peu impressionné par la personnalité du vieil homme. Jusqu’à être convaincu de son innocence ? Sans doute pas, mais là encore, nous ne le saurons pas avec certitude. C’est Damien Gouy qui interprète ce juge avec subtilité et beaucoup de présence.

Tous deux signent l’adaptation, excellente, la mise en scène rigoureuse et un décor réduit à l’épure. C’est un formidable moment de théâtre. Allez-y, Impossible se joue jusqu’au 5 avril!

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