Pour interpréter cette pièce vieille de plusieurs siècles, le directeur de la Comédie a de beaux atouts en main, notamment une troupe de jeunes comédiens tout juste sortis de l’illustre École Supérieure d’Art Dramatique de Saint-Étienne.
Comme dans ses autres pièces, Molière concentre sa démonstration sociologique dans le cadre de la famille. Les pères sont généralement décrits comme des tyrans domestiques, les enfants, particulièrement les filles, comme les victimes de mariages forcés. Le huis clos de la famille fait évidemment caisse de résonnance. C’est encore le cas dans cette guerre de tranchées, mais de manière inversée. D’un côté la mère Philaminte, sa belle-sœur Bélyse, sa fille aînée Armande qui toutes trois se piquent de beau langage et de pensées élevées, en compagnie de leur idole l’insupportable et prétentieux Trissotin qu’elles espèrent marier à la jeune Henriette. Remarquons au passage les connotations attachées au nom de Trissotin et de Bélise qui rime singulièrement avec bêtise. De l’autre bord, nous trouvons le mari et père Chrysale tiraillé entre conduite (inefficace) d’évitement des conflits et désir de montrer (et de croire) qu’il est encore le maître. De son côté, son frère Ariste. Tous deux pensent que le rôle de la femme est de tenir son ménage et celui des domestiques d’obéir. L’un et l’autre sont favorables au mariage d’Henriette et de Clitandre qui s’aiment. On retrouve ici les ingrédients habituels des comédies de Molière.
Mais les rapports homme-femme sont inversés : c’est Philaminte (formidable Anne Cuisenier, imparable donneuse d’estocade) qui porte la culotte, le clan des femmes savantes est sous l’emprise d’un sot, elles-mêmes se contentent de suivre les modes, manquant singulièrement de jugement critique… Et les hommes sont des êtres falots, plutôt lâches devant les femmes au verbe haut. Même le rôle de la domestique Martine est très singulier pour une comédie de Molière : dès le début de la pièce, elle est mise à la porte pour mettre au supplice les oreilles de Philaminte avec ses fautes de langue. Chrysale qui semble avoir pour elle un petit faible bien dans l’air du temps, n’a pas le courage d’intervenir. Et quand elle revient à la fin pour assister à la chute de Trissotin et à la grande honte des femmes savantes, elle revient en quasi maîtresse du logis. Où Molière rencontre Labiche…
Attardons-nous sur le décor, réduit à quelques imposantes bibliothèques où sont précautionneusement classés (et exhibés) tous les beaux livres de la famille. Ces meubles lourds sont mobiles et sculptent l’espace au fil de la pièce. C’est devant elles qu’aura lieu le premier conflit entre Henriette et sa sœur aînée Armande au sujet du mariage. C’est devant elles encore que Bélise, admirablement et subtilement campée par Marion Astorg, laissera apparaître bien malgré elle sa frustration et ses désirs d’homme. Disons-le tout net, cette comédienne est tordante avec ses manières de ne pas y toucher en y touchant, de feindre l’innocence ! Il faut au passage saluer le travail des artisans qui accompagnent les comédiens tout-au-long de l’année et ont la possibilité de travailler leur art comme jamais ils en pourraient le faire ailleurs : les Ateliers de la Comédie de Saint-Etienne ont œuvré à la perfection à la construction des décors et la réalisation de costumes bonnement somptueux. Merci particulièrement à Antoine Franchet qui orchestre tout cela, à Violaine L. Chartier aux splendides costumes…
C’est d’ailleurs une des richesses de cette mise en scène de nous surprendre tout le temps. On a beaucoup dit que Benoît Lambert prenait la défense des femmes dans cette mise en scène. Il est bien plus subtil que ça : il compose une partition polysémique qui montre combien Molière était un esprit éclairé et ouvert. Ce sont de vraies personnes qu’il imagine, pas des types ! Et pour terminer sur la distribution tout entière excellente, mention particulière à Emmanuel Vérité qui compose un Chrysale profondément humain dans ses défauts eux-mêmes, sa lâcheté notamment, une personnalité complexe dont il nous laisse deviner le moindre méandre pour le plus grand plaisir des spectateurs.
Il est d’autant plus intéressant de croiser les époques que les personnages des Femmes savantes s’affrontent sur le terrain de la modernité, de l’égalité des sexes, de l’opposition entre nature et culture et aussi des classes sociales. À y regarder de près, la pièce parle de batailles qui ne sont pas toujours pas gagnées aujourd’hui et trouve une vraie caisse de résonnance chez les publics du XXI° siècle. Tout en gardant intact l’art de la comédie…

Les Femmes savantes, de Molière, mise en scène Benoît Lambert
Jusqu’au 21 février à la Comédie de Saint-Étienne
Avec : Marion Astorg*, Lina Alsayed*, Ludovic Bou*, Anne Cuisenier, Raphaël Deshogues*, Christian Franz*, Marie Le Masson*, Lara Raymond, Colin Rey, Emmanuel Vérité
*Issus de l’École de la Comédie de Saint-Étienne
Scénographie et création lumière : Antoine Franchet
Costumes : Violaine L. Chartier
Coiffures et perruques : Pascal Jehan

